DATACENTRE D’ART

Étienne Cliquet

? • © 2015

Trou noir

Trou noir et urinoir

Urinoirs de la SAT.

Un centre de données optimise en permanence sa capacité de stockage en repoussant continuellement les limites de la densité de l’information. En astrophysique, un trou noir est un corps extrêmement dense dont le champ gravitationnel forme une courbure de l’espace-temps si intense qu’elle empêche toute forme de matière ou de rayonnement de s’en échapper (cf. Wikipedia). L’un sauvegarde tout, l’autre anéantit tout. L’un comme l’autre échappe au regard. Dans un premier temps, j’ai cherché à représenter la courbure de l’espace-temps d’un trou noir à partir d’une feuille de papier pliée. Il s’agit d’une forme d’entonnoir dont on voit fréquemment le schéma dans les livres d’astrophysique comme celui de Jean-Pierre Luminet qui m’accompagnait lors de mon séjour à Montréal en 2011 (Le Destin de l'Univers I et II, éditions Fayard, 2006).

Puis j’ai découvert que la salle des serveurs est située de l’autre coté du mur où se trouve les toilettes. Qu’un espace d’art comme la Société des Arts Technologiques (SAT) cache sa salle de serveurs comme elle le fait avec ses toilettes m’a semblé très surprenant (de l’ordre du refoulé). On peut en déduire que la technique sans un certain habillage (design) est finalement perçue comme quelque chose de sale.

Circuit béant

Bord et milieu du Net

La forme de la carte découle de la manière dont a été mis à plat la surface terrestre, sa projection cartographique. Telle une orange qu’on aurait épluchée en un seul tenant, sa découpe suit le tracé des principaux câbles de fibre optique qui permettent à Internet de fonctionner. L’infrastructure d’Internet au lieu d’être représentée au centre de la carte se retrouve être le contour même de la carte, les bords du monde. Ce processus met l’Antarctique au centre comme espace le plus éloigné de toute connexion Internet. En revanche, les pays les mieux connectés comme l’Europe se retrouvent en marge de la carte et disloqués en petits bouts. C’est le cas de la France dont on a bien du mal à reconstituer la forme qu’on lui connait.

Le dessin de la carte a été généré par un programme informatique à partir d’un système d’information géographique (SIG) puis reproduit sur le mur avec un robot piloté par ordinateur sur le mur du datacentre de la société Fullsave à Labège avant d’être entièrement peint à la main. Le boîtier placé au milieu du mur est un thermomètre électronique. Il préexistait et nous l’avons intégré à la carte.

Placé dans un endroit sécurisé, cet atlas est paradoxalement inaccessible au public. Cette situation rappelle les peintures rupestres situées au fond des grottes dont les historiens savent aujourd’hui qu’elles n’étaient pas faites pour être vues (les personnes initiées venaient les peindre sur place à la lueur des lampes à huile). Comme les grottes, les datacentres sont des endroits fermés et frais. Ils pourraient bien être l’équivalent de nos musées ou de nos bibliothèques.

Datacentre d’art

Notes des designers

Le projet éditorial Datacentre d’art multiplie les entrées comme autant de petites unités de connaissance et d’éclairage sur le projet global et ses différentes étapes. Utilisant un tirage aléatoire au premier chargement du site puis tout au long de la visite pour remplacer les pages déjà lues, il se joue ainsi de la chronologie des œuvres pour mettre en valeur leur relation intrinsèque. La navigation est une version numérique du feuilletage, de l’assemblage de fiches, ici simulés par une série d’algorithmes qui va provoquer une lecture transversale du projet. Le nombre d’entrées est donc amené à se multiplier dans un futur plus ou moins proche.

Ce site est hébergé chez FullSave à Labège. Ce centre de données héberge également dans ses locaux l’œuvre Circuit béant. Ainsi l’œuvre et sa documentation sont en quelque sorte dans le même lieu physique, cachés et sécurisés et pourtant visibles de tous.

Une courbe dessinée à l’aide de Spiro.

La typographie utilisée sur ce site est l’Inconsolata dessinée par Raph Levien. Ce caractère fait partie d’une famille que l’on pourrait nommer «font de programmeur». Alphabet monochasse (dont toutes les lettres font la même largeur), il a été conçu pour le code, et plus particulièrement l’impression des listings écran. Il se place ainsi dans un entre-deux: éditer le code dans et hors de la machine.

Raph Levien a dessiné l’Inconsolata à l’aide de Spiro, un logiciel qu’il a développé et qui simplifie le dessin des courbes. Les typographes sont habitués à tracer les lettres à l’aide des courbes de Bézier au sein des logiciels spécialisés de la typographie. Spiro utilise un système basé sur la spirale de Cornu dont la particularité est d’adapter la forme dans son ensemble au moindre changement. Chaque point d’une courbe a ainsi une incidence sur le dessin dans son ensemble et plus seulement de proche en proche, le faisant appartenir à un réseau unifié.

Un deuxième caractère est utilisé pour les citations. C’est un redessin du Goudy Oldstyle distribué gratuitement par Open Font Library sous le nom de Sorts Mill Goudy et est open-source; c’est à dire que les utilisateurs sont libres de faire évoluer son dessin selon les termes de la licence MIT (X11).


Ariane Bosshard et Olivier Huz

Circuit béant

Carte peinte

Circuit Béant, Labège, juillet 2013 (photographie: Yohann Gozard).

Allée froide

Au cœur des machines

Protection contre le bruit des serveurs.
Tentative de se réchauffer dans l'allée chaude, dans l'antre des machines.
Main.
Dans les sous-sols sans fin de l'université Laval.
Les couleurs des câbles de fibre optique du Colosse, Université Laval, Québec.

Allée froide

Premières migrations

Allée froide, Étienne Cliquet, Québec, novembre 2013.
Michel Lorblanchet, Art pariétal: grottes ornées du Quercy, éditions du Rouergue, 2010, p.60.

La carte peinte au deuxième étage suit la courbure de la paroi intérieure du bâtiment, en bordure des ordinateurs, dans l’allée froide où circule l’air nécessaire à refroidir les machines. Le bruit assourdissant nécessite le port d’un casque.

Sur cette carte, les continents sont alignés le long d’un axe temporel de gauche à droite suivant l’itinéraire des premières migrations d’homo-sapiens révélées par l’étude des mutations de l’ADN mithocondriale — d’Afrique de l’est il y a environ 200000 ans jusqu’à la pointe de l’Amérique du sud il y a 10000 ans environ en passant simultanément par l’Australie et l’Europe il y a peu près 30000 ans, ce dont témoigne l’art pariétal dans les grottes du Quercy non loin de Toulouse où je vis.

De la migration des premiers humains à la migration des données sur Internet, la migration s’avère un phénomène inéluctable, avec le sentiment d’avoir moi-même migré d’un monde à un autre.