DATACENTRE D’ART

Étienne Cliquet

? • © 2015

Circuit béant

Skelcut.exe et Tricut.exe

Skelcut et Tricut sont deux logiciels de projection cartographique créés par Robin Fercoq. Ils génèrent le développé d’une sphère à partir d’une découpe en forme de squelette. Le processus est inspiré de la manière d’éplucher la pelure de clémentine en un seul tenant. La carte réalisée pour le datacentre de la société Fullsave est une épluchure du globe terrestre selon une découpe qui suit les principaux axes de fibre optique de l’Internet (les dorsales en terme informatique).

Capture du logiciel Skelcut.
Capture du logiciel Tricut.

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Trou noir

Salle des serveurs

Trou noir, salle des serveurs de la SAT, Montréal, 2011.
Découpe vinyle adhésive et origami.

Allée froide

Premières migrations

Allée froide, Étienne Cliquet, Québec, novembre 2013.
Michel Lorblanchet, Art pariétal: grottes ornées du Quercy, éditions du Rouergue, 2010, p.60.

La carte peinte au deuxième étage suit la courbure de la paroi intérieure du bâtiment, en bordure des ordinateurs, dans l’allée froide où circule l’air nécessaire à refroidir les machines. Le bruit assourdissant nécessite le port d’un casque.

Sur cette carte, les continents sont alignés le long d’un axe temporel de gauche à droite suivant l’itinéraire des premières migrations d’homo-sapiens révélées par l’étude des mutations de l’ADN mithocondriale — d’Afrique de l’est il y a environ 200000 ans jusqu’à la pointe de l’Amérique du sud il y a 10000 ans environ en passant simultanément par l’Australie et l’Europe il y a peu près 30000 ans, ce dont témoigne l’art pariétal dans les grottes du Quercy non loin de Toulouse où je vis.

De la migration des premiers humains à la migration des données sur Internet, la migration s’avère un phénomène inéluctable, avec le sentiment d’avoir moi-même migré d’un monde à un autre.

Circuit béant

Couleurs et pinceaux

Coloriage de la carte de Circuit béant avec un pinceau fin Kaerell S pointe usée bombée, série 8792.
Contour de la carte au rose tyrien.

Allée froide

Migracut.exe

Réalisé pour la préparation de la fresque Allée froide, le logiciel Migracut convertit la carte de l’origine africaine de l’homme moderne en une frise chronologique. Les pays et continents apparaissent de gauche à droite selon l’ordre chronologique de cette hypothèse anthropologique.

Carte des premières migrations (Source: Wikipedia, consulté le 27 octobre 2014).
Capture des étapes de travail avec le logiciel Migracut (programmation: Robin Fercoq).

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Trou noir

Trou noir et urinoir

Urinoirs de la SAT.

Un centre de données optimise en permanence sa capacité de stockage en repoussant continuellement les limites de la densité de l’information. En astrophysique, un trou noir est un corps extrêmement dense dont le champ gravitationnel forme une courbure de l’espace-temps si intense qu’elle empêche toute forme de matière ou de rayonnement de s’en échapper (cf. Wikipedia). L’un sauvegarde tout, l’autre anéantit tout. L’un comme l’autre échappe au regard. Dans un premier temps, j’ai cherché à représenter la courbure de l’espace-temps d’un trou noir à partir d’une feuille de papier pliée. Il s’agit d’une forme d’entonnoir dont on voit fréquemment le schéma dans les livres d’astrophysique comme celui de Jean-Pierre Luminet qui m’accompagnait lors de mon séjour à Montréal en 2011 (Le Destin de l'Univers I et II, éditions Fayard, 2006).

Puis j’ai découvert que la salle des serveurs est située de l’autre coté du mur où se trouve les toilettes. Qu’un espace d’art comme la Société des Arts Technologiques (SAT) cache sa salle de serveurs comme elle le fait avec ses toilettes m’a semblé très surprenant (de l’ordre du refoulé). On peut en déduire que la technique sans un certain habillage (design) est finalement perçue comme quelque chose de sale.

Datacentre d’art

Préface de Cécile Poblon

Datacentre d’art est l’énoncé programmatique d’une œuvre au long cours d’Étienne Cliquet qui prend place dans des centres de données informatiques plutôt que dans des lieux d’exposition dédiés. La vocation publique de l’action et de la situation est incertaine: les datacenters sont des endroits privés et de par leur activité, hyper sécurisés. La pratique active, réactive, interactive d’Étienne Cliquet hors des cadres déterminants de l’art pour l’art (l’espace de, le commentaire sur) remet l’ouvrage sur le métier. Quel est le devenir public de Datacentre d’art?


Convoquant l'art pariétal à l'ère du net, deux premières peintures murales ont été réalisées dans la salle blanche de la société Fullsave à Labège et au sein du supercalculateur de l'université Laval à Québec. Étienne Cliquet conçoit des cartographies inédites, des mappemondes comme figuration tangible d'une réalité numérique. Ainsi Circuit béant restructure les territoires selon l’implantation intercontinentale des câbles de fibre optique et leur degré de connexion internet (contre toute logique de représentation dominante, les pays les plus connectés sont désarticulés et excentrés). Allée froide propose une lecture spatio-temporelle des migrations humaines.

Étienne Cliquet élabore œuvres et expositions dans un contexte qui pose une équivalence entre des lieux physiques et emblématiques qui fonctionnent à l’inverse l'un de l'autre dans la visibilité́ de leurs activités. Quand le datacenter est évidemment sans accès physique public, le centre d’art (qui assume des missions de service public) est attendu sur le fait de trouver audience (forte, croissante, diversifiée). Collaborer concrètement avec les deux entités professionnelles imbriquées symboliquement dans Datacentre d’art, c’est être dans une pensée qui se pratique où chacun est en mesure de questionner ses usages propres.

C’est par exemple considérer et produire conjointement une publication de l’œuvre inhérente à sa nature et mobile dans son contexte d’inscription. Une publication dans toutes les acceptions du terme, puisque l’enjeu de porter Datacentre d’art à la connaissance du plus grand nombre se traduit par la parution d’articles et de photographies dans des périodiques généralistes, spécialisés et en ligne, avec la conception d’un site dédié (hébergé par la société accueillant la peinture Circuit béant), invitant à une lecture intuitive et transversale du travail. La passation de l’expérience par l’oralité est corrélative à la démarche mais nous nous adressons là, à chaque rendez-vous (rencontre privée ou publique, conférence) à une communauté distincte, à des amateurs et des praticiens (de l’art, du livre, du numérique) plutôt qu’à un «grand» public anonyme, usager et indéterminé.


L’œuvre d’Étienne Cliquet n’a rien de spectaculaire (d’ailleurs, il peut intervenir dans l’indifférence des salariés—c’est un élément qui échappe à toute forme de médiation impérative). C’est un art de l’activité critique et de l’infiltration douce. Et dans l’actualité des débats sur la neutralité historique et mise à mal d’internet, l’installation d’une œuvre au cœur d’un centre de stockage de données informatiques ne questionne pas seulement les conditions d’existence de l’œuvre.  – l’espace public comme l’espace du Net comme bien commun.


Cécile Poblon
Directrice et curatrice
BBB centre d’art, Toulouse